Ma photo
Quai Docteur Girard - 38520 Le Bourg d'Oisans, Alpes du Dauphiné - Isère, France

dimanche 29 mars 2009

Aujourd’hui, quatre heures de piste et arrivée sur la superbe plage de Tafarit. La bordure occidentale du Sahara se caractérise par une côte quasi inhabitée, de sable, d’eau et de plages vierges, de cinq cent kilomètres de long. Le vent de sable fait son apparition, mais les paysages sont toujours empreints de grandeur et d’infini.
Je pars me promener le long de la plage, enfin seule, pour me ressourcer. Je respire à pleins poumons cette odeur d’iode pour me purifier, pour me retrouver.
En moi, intacte la nostalgie des jours précédents. Je dois me réveiller doucement pour naître à une autre perception. Le désert est le même, et pourtant ...
Je ferme les yeux pour atteindre à cette autre dimension, celle que je palpais vers Chinguetti. Ce désert là me manque.
Ici, une autre approche, une autre écoute, celle des vagues et du ressac. C’est captivant et serein. Le bien-être prend enfin possession de moi lorsque le jour se meurt et que la nuit s’annonce velours.
Ce soir là, je discute longuement avec Aïssa, en quête lui aussi de sa Légende personnelle. Tout coule simplement puisque nous nous comprenons.
Ce voyage est source de rencontres.
Elles sont symbole de partage, d’émotions, de silences pleins de mots, de perception d’immensité et d’infini.
Mes rencontres ont le goût du sable et des étoiles et sont le ferment du « mieux » en moi. Dans les racines de mon intime, je perçois la source pleine de joie et de sérénité que je cueille à chaque instant. Tout est silence, et ma tête et mon cœur sont silence.
Le duvet est le bienvenu, mais comme les autres soirs, le sommeil me fuit … peut-être le thé !
Le banc d’Arguin, tristement célèbre depuis le naufrage de la Méduse, est une immense étendue où la terre et la mer se mêlent étroitement.
Le littoral est peuplé par des tribus de pêcheurs : les Imragen, seules tribus maures de race noire. Ils ont conservé leurs traditions et leurs méthodes de pêche. Cette région est un véritable paradis pour les poissons qui y pullulent, comme le mulet ou la courbine.

Les villages, adossés à l’immense étendue désertique du Sahara, sont tournés vers la mer dont ils dépendent complètement.
Quand le désert sec et brûlant, aride et sans végétation, vient plonger dans l’océan Atlantique, la rencontre de ces deux immensités crée une zone où la vie sauvage explose à l’abri des dégradations de l’homme.
Le sol est tapissé de nids de sternes et de hérons cendrés, tandis que les aigrettes occupent les quelques rares buissons. Les cormorans colonisent les falaises.
Nous sommes dans le village d’Iwick. Les pêcheurs apprêtent le bateau, la lanche, dans laquelle nous devons nous hisser après avoir pris un bon bain de pieds ! Les lanches ont été introduites au siècle dernier par les Canariens venus y pêcher la courbine. Elles sont bien adaptées à ces régions de hauts fonds. Nous filons à vive allure vers ces îles qui émergent de l’océan. Le temps est frais et le vent se lève. Les oiseaux nous boudent et ne sont pas au rendez-vous.
C’est une belle journée, emplie d’odeurs de mer, de vent et d’imprévu. Les pêcheurs, comme les chameliers, chantent et bercent. Je découvre l’osmose mer-désert. Je savoure chaque instant : regarder l’envol d’un oiseau, surprendre un chacal en chasse, attendre la sortie des crabes … Jouissance des sens qui pousse à l’acceptation de ce trop-plein de bien-être pour l’intégrer et en faire le levain d’une énergie nouvelle.

A Teychat, un chant doux et discret me contemple. J’en écoute chaque note, chaque son. La mélopée est gaie et empreinte d’un leitmotiv sensuel. Le désert et l’océan font appel à cette sensualité, à ce toucher corporel, uni étroitement à cette liberté d’âme . La vérité est peut-être nichée, là, au cœur du désert, au creux des vagues, au cœur de ces hommes qui élèvent leur voix vers le Divin. Ici, le doute n’est pas permis. Ici, nous touchons à l’Essentiel.

Le lendemain nous fait découvrir la fabrication d’une lanche à Memghar, avec un jeune charpentier, amoureux de son travail et oeuvrant sans plan ! Et malgré un fort vent de sable, nous partons à la recherche des oiseaux le long de la plage.
Tout se marie à l’infini. Tout est si intemporel.
Devant moi, les bancs de sable se meuvent dans l’eau, et les vagues sont douces, ne menant nulle part. Le soleil essaie de percer ce vent de sable et parfois, il brille avec force. L’eau chatoie alors avant de retrouver sa couleur originelle. La nature est existence et envahit l’Etre.
… Le manque de la solitude du désert …
Dans le calme qui contient les bruits du désert, surgit en moi une force intérieure me montrant la fugitive éternité du devenir.
Ma vie s’invente d’elle-même, hors du temps.

Aïssa, cherchant sa Légende, m’ouvre également les portes des interrogations inhérentes à la vie. Ses questions interpellent.
Dans ce désert, il avance en quête du fil d’argent, celui de la vie. Les mots remplacent les regards, mais ils sont porteurs de richesse réciproque, de complicité, d’entente philosophique et spirituelle.
Avec Aïssa, je chemine sur la route du langage, des fuites dans les non-dits, des empreintes de vie en suspension, des errements de l’âme et des soirs sans sommeil.
A l’orée de la nuit, nous écoutons l’autre dans l’imperceptible mouvement du corps qui ne s’endort pas.
A l’écoute du vent, nous éprouvons le besoin de chuchoter pour nous sentir plus proches dans nos attentes.
Assis au bord de l’eau ou au milieu du sable, nous devisons, certains de trouver en ces lieux sereins les réponses à nos questions.
Il se réconcilie avec lui ; je me réconcilie avec moi.
Nous portons le même regard sur les choses de la vie, sur le quotidien qui nous empêche de palper la vraie liberté, celle de la rupture.
Qui osera un jour tourner le dos à ce quotidien pour s’envoler sur les dunes de la liberté intérieure ?
Qui osera un jour être prisonnier de ses désirs pour être libre de sa vie ?
Nous savons les mots ; nous savons les transcrire … mais savons-nous les vivre ?

De ta terre d’Algérie aux confins du désert, aux abords des océans, tu marches et navigues, laissant derrière toi les effluves de tes rêves.
Des dunes de Mauritanie aux dunes de Jordanie, tes désirs ont pour nom accomplissement, compréhension et amour.
Puisses-tu garder en ton cœur les leçons du désert, les signes du désert qui jalonnent chaque démarche, l’éclat du soleil sur ton devenir, le scintillement des étoiles sur tes attentes.
Puisses-tu ne jamais te lasser de tes rêves.
Puis-je ne jamais me lasser de mes rêves.

En direction de Nouakchott, nous marchons sur la plage.
La mer est paisible et le sable doux. L’eau s’éveille sous les premiers rayons de soleil. Elle s’habille de couleurs mordorées et se meurt doucement dans les abîmes de l’océan. Nos pas laissent les empreintes du temps qui passe, de nos heures sereines autour du feu, de nos soirées à palper les cieux étoilés, et de nos rires aussi, libérateurs et enfantins.
Mais bientôt, profitant de la marée basse, la plage devient route pour camions et véhicules en tout genre. Les 4x4 nous récupèrent et nous filons sur ce sable qui se dilue dans la mer qui disparaît à l’horizon.
Nouakchott, capitale et port de pêche important nous reçoit avec ses rues animées et colorées. Les marchands nous accostent. Difficile de replonger dans le monde où plus rien n’est silence.
L’arrivée de dizaines de bateaux de pêche et leurs cargaisons de poissons offrent un spectacle insolite et attrayant. Bousculades, odeurs de beignets frits, ânes qui se fraient difficilement un passage au milieu de la foule, cirés jaunes des pêcheurs qui courent, portant cagettes lourdement chargées de poissons frais et dégoulinant d’eau, femmes en boubous colorés buvant le thé à la menthe à même le sol, enfants courant de-çi, de-là, et cacophonie de mots et de cris.

Ma dernière balade avec Aïssa dans les rues bruyantes et chaudes de Nouakchott nous fait prendre conscience de notre décalage, de notre mal-aise au milieu de cette foule. Nous rentrons à l’auberge.
Ma dernière nuit sera comme nombre de nuits, sans sommeil … à cause d’un moustique qui me taquine sans relâche, et parce que nous savons que le mot « fin » est écrit.
Nous respirons le même air et étouffons dans notre hutte.
Nous nous glissons dans les ultimes mots que nous murmurons.
Dans le sombre de la nuit, les yeux grands ouverts, nous devinons l’autre.
J’ai envie de poser ma tête au cœur de sa légende.
J’ai envie de taire ma pensée au creux de ses non-dits.
Il écoute ma fuite ; il écoute le vent ; et m’offre le réconfort avec des mots qui sentent la liberté.
Lui aussi a lu dans le livre du désert …
Lui aussi a déchiffré les symboles du désert …
Lui aussi a cherché sa route … L’a-t-il trouvée ? L’ai-je trouvée ?

Me voici revenue à mon point de départ … mais suis-je identique ?
N'ai-je pas aboli la pensée pour adhérer à mes désirs ?
N'ai-je pas changé mon regard ?
N'ai-je pas cueilli la source du renouveau ?
Ne suis-je pas devenue désert ?

Atar …

L'avion est là, tel un grand oiseau qui va m'emporter chez moi.
Ses ailes déployées sont déjà en partance pour l'autre monde.

… Je reviens d'un ailleurs qui me colle à la peau, qui parle à mon coeur, qui ne comprend pas ce que je fais là, en attente de quoi ?
Je reviens de nulle part, d'un désert d'émotions et de désirs, qui ne sait pas ce que je fais là, en attente de quoi ?
Je reviens d'une terre de feu et de passion, qui ne perçoit pas ce que j'attends là.

Je viens du crépuscule et de la lumière. Je viens du sable et des pierres. Je viens du vent et du silence. Je viens des vagues et des ressacs.
J'ai offert mon corps au vent de sable. J'ai bu à la tendresse de la nuit étoilée. J'ai banni le temps. Je me suis habillée d'or et de liberté et suis devenue désert.
Solitude heureuse où mon corps se donnait au soleil et au sable.

Mais le temps est impatient …
Il me faut abandonner cette terre et ses racines.
Il me faut abandonner cet ailleurs dans lequel je me suis trouvée.
Je me suis dépouillée de tout pour ne pas me faner.
Les étoiles à portée de tous les espoirs, je me suis nourrie de regards et de vent.

Mais le temps presse …
Je suis sur les ailes de l'oiseau.
Il m'emmène là où je ne veux pas aller.
Et pourtant, je rentre chez moi …

Où est-il ce « chez-moi » ? Est-ce le pays de nulle part, ou celui des contraintes, des limites et des rêves étouffés ?
Suis-je « chez-moi », au pays du sable et des étoiles et du néant, ou est-ce celui du bruit, de l'incompréhension et des leurres ?
J'ai vu les regards de ceux qui ne se posent qu'avec passion, avec une once de douceur inquiète, quelque chose qui viendrait de la solitude sauvage et qui trouble.
Je me suis brûlée aux yeux de braise qui voient dans la nuit.
J'ai bu à la solitude des nomades qui marchent vers leur secret.
J'ai effacé l'ombre de ma vie aux confins du désert.
J'ai goûté à l'intimité silencieuse des nuits aux étoiles filantes et aux aurores fraîches.
J'ai senti le vent balayer les pensées de mon fragile destin.

J'ai accepté la solitude pour ne pas abîmer l'âme.
Avec une intensité rare, j'ai mordu à la découverte désirée et désirante du désert.
J'étais « chez-moi »; je suis « chez-moi ».

L'oiseau se pose …
La vie peut être prison. Elle a la couleur de l'absence, semblable à une longue journée sans soleil.
La vie peut être liberté. Elle a la couleur du désert, semblable à la lumière des dunes.

On n'oublie pas le désert.

Je n'oublie rien.
Je suis rentrée.

… Je suis là-bas …



« Nul ne peut, après avoir mené cette existence, demeurer tel qu'il était avant.
Il sera désormais marqué par le désert et
portera en lui l'empreinte de la vie nomade ».

dimanche 22 mars 2009

A l'approche de Chinguetti, mon coeur se serre.
Chinguetti se meurt sous les dunes. Malade du désert, elle se bat pour vivre, balayant chaque jour ces vagues de sable qui la submergent. Chinguetti est belle; Chinguetti resplendit. Chinguetti résonne de vie … mais le bruit m'agresse.

Mon rêve se termine. Je me sens perdue.
Nous voici arrivés à la fin de notre voyage, de notre rencontre.
Nous nous disons « au-revoir » des yeux, le chèche cachant les stries de l'âme.
Nous nous retournons une dernière fois sur le chemin de notre désert et notre regard enveloppe l'immensité.
Nous portons les doigts aux lèvres pour murmurer « choukran » puis sur notre coeur, emprisonnant à jamais nos souvenirs.
Silencieusement, nous accrochons nos yeux au-delà du temps.
Doucement, nous plongeons l'un dans l'autre pour nous noyer dans notre rêve.
L'un près de l'autre, nous écoutons la nostalgie nous envahir.
Du bout des doigts, je caresse l'aurore.
Du bout des lèvres, je caresse le désert.
Du bout du coeur, je caresse l'absence.

Qui le premier détourne le regard pour disparaître au creux de l'autre ?
Qui le premier se détourne pour l'adieu ?
Dans le respect profond de l'autre, nos coeurs s'unissent en une dernière prière, jurant silencieusement de ne jamais rien oublier.
Tout est inscrit dans la mémoire de l'âme.
Cadeau unique au milieu du sable, au milieu de nulle part.

Seule dans ma chambre, la nuit est longue. Mes amis me manquent, le désert me manque.
J'étouffe … j'ai envie de partir, de fuir. Je sors contempler le ciel, mais les étoiles ont cessé de briller. Je me sens prisonnière après avoir bu le calice de la liberté. Je suis désert … je suis devenue nomade.

Le désert est miracle … les 4x4 nous ont oubliés.

Des bribes de temps sous les étoiles, et nos pas reprennent le chemin des dunes.
Nos mots sont muets.
Marcher pour renouer avec la vie; marcher pour nous retrouver; marcher pour nous oublier.
Et s'arrêter, regarder longuement le miroir qui retient les visages, ellipse magique d'un instant.
Et sentir un goût de sable, un goût de vent, un goût d'ailleurs, déposé doucement, comme une prière sur l'infini du désert.
Un morceau de ciel pour nous envelopper.
Un morceau d'immensité pour étendre l'ombre de notre liberté.
Nos yeux s'accrochent et vont mourir dans l'adieu.
Mouvance des lumières dans la cage des pensées.

… Gouttes de pluie dans le désert …
Leur djellaba bleue disparaît, telle une oasis dans ma vie.
Leur chèche noir disparaît, tel un mirage dans mon âme.
… Ils ne se retournent pas …


Chinguetti s’éloigne ; devant moi, les pistes qui m’emportent loin de mon rêve. Un dernier regard sur ce qui fut, ne sachant pas quand je reviendrai.

Nous partons en 4x4 pour Choum et son train de deux kilomètres de long, le plus grand train du monde, locomotives et wagons compris. Il transporte du minerai de fer de Zouerate, en plein cœur du désert, à Nouadhibou, sur l’Atlantique. Je fais connaissance d’Aïssa, mon nouveau guide, qui a pour mission de me faire découvrir le Banc d’Arguin. Embarquement sauvage par les portes et fenêtres ! c’est irréaliste !

Douze heures dans ce train de nuit pour rejoindre Nouadhibou. Un unique wagon-voyageurs (quel grand mot !) avec six couchettes et des toilettes plus que rudimentaires pour recevoir quelques touristes. Un trou dans le plancher et une forte odeur d’urine qui vous prend à la gorge !! Pas d’électricité. Nuit noire assurée. Nous pique-niquons de pain et de sardines à la lueur des frontales et nous installons pour la nuit : ce sera par terre. Tout semble irréel. Le train troue l’obscurité. La fatigue se fait lourde mais impossible de dormir. Par trois fois, un long freinage et on a l’impression que tous les wagons sont s’empiler. Impossible de déceler ce qui se passe : ils doivent décharger des marchandises ou peut-être des mauritaniens qui font ce long trajet dans les wagons à minerai. Pour eux, c’est un voyage gratuit mais exténuant. Le wagon est poussiéreux, portes et fenêtres bouchées par l’amoncellement de particules diverses. Le chèche est indispensable pour tenter de respirer correctement. Je converse avec Aïssa. Cette nuit est surprenante, imprévisible dans ce train. L’arrivée est encore plus irréaliste dans le froid de Nouadhibou … débarquement de tous ces mauritaniens, pétrifiés par la nuit glaciale qu’ils ont passée accroupis dans le wagon de minerai, accompagnés de chèvres, de marchandises, de sacs … Pour nous, un taxi qui nous emmène à l’hôtel où une douche chaude est enfin la bienvenue.

Puis nous partons pour le Cap Blanc à la recherche du phoque moine. Mais l’océan garde son mystère ; de phoque, point.
Falaises et plage se marient dans le vent et le sable.
Balade tranquille et soirée à discuter avec Aïssa. La nuit est courte ; à cinq heures, le muezzin chante. Le jour commence.

vendredi 13 mars 2009

La voûte du ciel scintille de millions d’étoiles. C’est une invitation au voyage …
Avec Schbih, je pars à la recherche de Nemed et Lella dont on aperçoit par intermittence les lumières au loin. Le désert est un mirage, car il nous faut marcher longtemps avant de les rejoindre. Les dunes se succèdent et les pas foulent l’ombre des empreintes, jouant à cache-cache. Le bonheur d’être ensemble dans la nuit est un moment unique de joie profonde, transcendé par leur chant dont l’écho se répercute à l’infini. Le retour est lent, empreint de rires et de tendresse. Marcher la nuit, sans frontale, est une expérience profonde de plénitude et de liberté totale. S’unir à l’obscurité et la faire sienne, sentir le sable couler sous la semelle, et ouvrir grand les yeux pour appréhender chaque contour et capter la magie du désir … ça, c’est sublime.
Nuit de partage et de murmures. Nuit que je lis et relis, celle qui me relie au monde, celle qui me relie à moi-même, celle qui nous relie.
Nuit, cordon ombilical relié à la nuit des temps.
Nuit, ventre attente et ventre naissance.
Dans le ventre de la nuit, douce harmonie des sens qui palpitent au son de l’infini.
A l’orée du miroir, aller en soi-même et ne rencontrer personne dans la solitude toujours plus intense et plus profonde. A l’orée de l’autre, savoir la beauté qui chante vrai.
Deux solitudes se complétant, se limitant, se cherchant, s’épousant.
Deux solitudes, force de vie dans le néant.
Dans le silence, entendre les palpitations du monde et de l’âme.
Dans le silence, murmurer sa tendresse et bénir la rencontre.
Lovées dans le trouble de l’intense, deux solitudes abandonnées dans le tumulte des errements.
Immensément présents pour moi, respectueux, ils m’offrent leur désert et leur regard tout simplement. Ils m’apprennent l’humilité, la douceur, la patience, le plaisir, tout simplement.
Ils sont le désert. Ils sont … simplement.
Nous finissons la soirée autour du feu, complices, rieurs, amis … bien qu’il se fasse tard … mais quelle heure est-il ?
Nous bavardons à voix basse et ne voulons pas briser cette magie.
Dans mon duvet, les yeux grands ouverts, j’observe les étoiles filantes qui traversent le ciel et mes vœux s’élèvent vers cet infini. Ils sont dédiés à mes amis du désert et ils leur disent merci. Choukran pour tant de générosité et de gentillesse.
Sous les étoiles, ils prient. Silencieusement, leur prière s’élève telle une offrande ; ils se prosternent et éloignés du campement, leur ombre est une invitation à la méditation.
Malgré la fatigue de la journée, malgré le froid qui transperce, malgré le sommeil, ils n’oublient jamais leur incantation au ciel étoilé, et le front touchant le sable, ils offrent leur foi sans faille à ce désert qui interpelle et dérange.
Etrange pouvoir que celui des pierres et des dunes sur la compréhension du monde et de l’insondable.
Etrange pouvoir que celui du minéral sur l’inexprimable.
Etrange pouvoir que celui du dénuement sur l’absolu.
Les nomades se nourrissent chaque soir de cette extraordinaire fusion du naturel et de l’impalpable.
Mes prières s’unissent aux leurs en une muette pensée et s’envolent vers le même Dieu.

Je me noie dans ce sable avec désir, avec passion … Je suis guidée.
Avec une infinie patience, ils m'apprennent à aimer.
Avec une infinie douceur, ils m'ouvrent une à une les portes de ce minéral, de la compréhension du désert.
Nos yeux se cherchent pour mieux vibrer.
Nos mains se tendent pour mieux désirer.
Nos lèvres se taisent pour mieux entendre.
Je me coule en eux comme je me fonds dans le désert.
Je me niche en eux comme je me blottis contre la dune.
La force du désert me possède.
Je ressens la fusion du monde dans ce minéral empreint de néant.
Je fais partie intégrante de ces millions de gouttelettes qui m'entourent. Osmose si vraie où je perçois la dimension sans limites de la vie. Purification de l'être dans l'oasis de paix.
Mon intime malaxé pour mieux exister.
J'appartiens à cette terre qui se meut sous mes pas, et qui se donne à ma solitude.
Le désert est un cri d'amour. Le désert est un océan de désirs. Le désert est un voyage dans le silence.
Au milieu de nulle part, les paysages s'illuminent pour mourir dans un ciel d'éternité.

Je parcours les dunes. Je lis le ciel. J'apprends le désert.

jeudi 12 mars 2009

Dans le petit matin frisquet, avant que le campement ne s’éveille, j’ouvre les yeux. Tout est bien, à sa place, et j’assiste à la naissance du jour, perchée sur une dune. Le soleil pointe entre deux rochers, au loin, rond comme la terre. Tout se fond dans la douce clarté d’un matin nouveau.
Les fils de l’obscurité s’étirent et ne laissent derrière eux que le silence des rêves.
En moi, s’élève une prière qui salue l’éclosion de l’éternel recommencement, la promesse d’une espérance, d’un enthousiasme, comme une bénédiction. La peau frémit dans la fraîcheur matinale et les yeux cherchent et captent la paix d’une aube pleine de mon devenir. Le soleil rougeoit tout là-bas et des paillettes de feu embrasent l’horizon. Mais je ne sais encore rien du désert.
Et pourtant, aujourd’hui, je me sens neuve, lavée de toute trace de civilisation. Je commence à devenir sable, soleil, nomade … je commence à me noyer dans ce « rien ».
Je veux être du désert ; je veux être comme Lella, percevant l’imperceptible. Son univers est intérieur et son regard en est le miroir. Il est le prince d’un royaume sans limites, dans le grand vent du monde. Il est la brise dans le brouhaha des hommes, musique du monde.
Son silence est transparent et son souffle m’entraîne dans cet abîme qui me fascine et m’emporte au loin, si loin.
Le petit déjeuner est vite avalé et depuis quelques jours, j’apprends à baraquer les chameaux et à les charger. Les charges sont lourdes, mais je veux y arriver. Il faut deux chameliers pour un chameau. Les grosses cordes râpeuses me scient les mains dont les ongles ont déjà la couleur du désert ! Il faut bien équilibrer les sacs, et chaque chose a sa place. J’ai l’impression que tous les nœuds s’enchevêtrent alors que tout est pensé et coordonné. Passer la courroie sous la panse du chameau m’inquiète un peu, mais non, il ne bouge pas, pas plus quand il faut retirer celle sous la queue ! Quatre fois par jour, nous accomplissons ces gestes et petit à petit, ils deviennent plus sûrs et les chameliers me font confiance, … même s’ils vérifient la solidité des nœuds ! Ils m’appellent la « chamelière du désert » ! et je m’apercevrai au fil des circuits que le téléphone arabe n’est pas une légende ! Dans les différents campements traversés ou au gré des rencontres, chaque nomade sait qui je suis … la dame blanche qui s’occupe des chameaux ! Quand j’accompagnerai des groupes et que le nombre des chameaux augmente considérablement, je file aider les chameliers et tous rient de me voir au milieu de cet attroupement, courant d’un chameau à l’autre, donner un coup de main. Je pense avoir passé avec brio le CAP de chamelière et même le BP !!
Et nous voilà partis pour une ènième journée de marche.
A l’heure de la pause, après le repas, je pars me promener dans les dunes.
Prière sans nom dans ce ciel azur. Heures pleines et voluptueuses où je me sens baignée d’une grande paix intérieure. Je sais pourquoi je suis là. Je sais que je reviendrai. Le temps s’est effacé ; le temps est mort. Je suis ce sable et ce désert. J’existe, je vis.
Arrivée au campement après une balade en chameau, autour d’un feu pour un moment de détente, Lella et moi essayons de parler français. Tout est calme et serein. Près de nous, un campement de nomades. Un minuscule village de tentes, perdu dans l’immensité écrasée de solitude … la grand-mère de Lella habite là et il nous quitte pour passer la soirée en famille.
Après cette nuit humide et glaciale, nous marchons dans les dunes. Nous allons au puits remplir les jerricanes : eau, genèse et symbole de vie. L’eau est là, discrète au fond du puits. Presque inexistante, elle se laisse désirer avant de s’évanouir.
Le soir, je prolonge ces instants magiques avec mes amis autour d’un feu, buvant du thé qui m’empêche de dormir !

mardi 10 mars 2009

Je fais route avec Lella, yeux de braise sous le chèche noir. Les pas sont légers malgré la rudesse du paysage. Nous avançons rapidement, silencieux, n’ayant que le regard pour communiquer. Sa voix s’élève pour le chant du nomade, doux et puissant à la fois, et se termine comme une plainte. Hymne à Dieu ? Hymne à l’Amour ? La fatigue s’envole, bercée par la musique céleste qui accompagne chaque empreinte, beauté pure qui peuple ces gens et ce désert.
Les émotions se taisent pour mieux être.
Au bivouac, soirée autour du feu, et dans la lueur des flammes, le regard de ces hommes qui sourient et me fascinent.
J’observe la préparation du pain du désert : de la farine mélangée avec de l’eau qui donne une pâte consistante. Longuement malaxée, elle prend la forme d’une galette que le chamelier enfouit sous la cendre et recouvre de sable. Un vrai régal quand le pain sort tout chaud des cendres.

Lella et moi, nous nous rapprochons et dans le sable, il me dessine les traces d’animaux, puis nos prénoms en arabe, et j’apprends à écrire « Marie ».
Ses doigts sont légers et volent sur le sable. C’est un cahier dans lequel nous glissons nos premiers mots, complices, et avides de savoir. Inlassablement, il me montre la trace du chameau ou l’empreinte de l’oiseau … que je retranscris avec peine ! Œuvre éphémère mourant sous la caresse de la main.
Je n’ai pas sommeil ; encore envie de prolonger cet instant …
J’accompagne Lella et Nemed qui partent récupérer les chameaux afin de les entraver pour la nuit.
Obscurité étoilée … je marche dans cette nuit, ne sentant que le sable sous mes pas. Les étoiles sont toujours à la même place et brillent seulement pour nous.
Je revêts le manteau de la nuit pour me fondre dans l’envol de la liberté. Je possède le monde. J’avance vers l’infini et je sais que chaque pas est une miette d’éternité dans mon présent. Mes mains se tendent et s’ouvrent en une coupelle de désirs. Je tournoie jusqu’au vertige pour m’enivrer d’espace et d’étoiles. Libre, je vais à la découverte de l’authenticité, de la vérité. J’ai envie de courir, encore et encore … Et nous courons dans les dunes …
Et dans cette nuit magique, ils chantent pour moi. Je partage avec eux, du plus profond de moi-même, cette osmose avec le désert que j’épouse à tout jamais.
… Ensemble, la solitude et la générosité …
Cette nuit là, je deviens femme du désert, femme de nulle part.
Cette nuit là, le désert me dessine l’amour et je me laisse fondre dans cet amour.
Il m’offre le plus beau cadeau qu’une femme puisse souhaiter : une pluie d’étoiles et de lumière et l’infini du sable pour devenir.
… S’arrêter pour écouter battre le cœur du désert … S’arrêter pour écouter le désir du désert …
Cette nuit là, je deviens femme nomade, emprisonnée d’espace et de liberté, femme de l’immensité.
Cette nuit là, je deviens femme d’un ailleurs qui embrasse et étreint avec douceur.
Cette nuit là, je deviens femme d’un regard, femme de millions de poussières.
Cette nuit là, l’éternité est le présent offert dans l’abolition du temps.
Rien à dire, rien à attendre puisque tout est là.
Présence muette de tout dans le silence qui prend part à la solitude.

La nuit est bien avancée quand nous revenons au campement.
A la lueur des braises qui se consument, j’entends les légendes qui voilent le désert, celles qui parlent d’un bout de sable au milieu de nulle part, celles de l’amour du désert, celles du nomade qui vit au diapason de la ronde des astres et celles qui m’invitent aux rêves.
Dans le monde, je me consume. Dans le monde, je me meurs. Dans le désert, je vis.
Glissée dans mon duvet, je ne peux trouver le sommeil. Eux, chuchotent.
Je regarde les étoiles, je lis les étoiles, je lis le ciel …

lundi 9 mars 2009

« Ils ont choisi de brûler leur vie au souffle du désert.
D’avoir l’horizon pour seule demeure et de lire le chemin de leur liberté sur le sable des dunes ».


Le désir du désert est comme le désir d’une renaissance. Il m’emmène inexorablement sur le chemin des épousailles et m’enchaîne à tout jamais à cet ailleurs.
Libre, dépouillée, je marche, inventant la route au fur et à mesure. Mes pas ne laissent pas de trace et gomment le passé. Au détour d’une piste, un regard sombre et rieur … sous le chèche noir, la beauté fière du nomade qui sait le Désert. Suspendue à ce regard, je nais à la compréhension de mon Histoire.
«Tu ne décideras jamais du voyage, ni des rencontres … surtout dans le Désert ! »…

Tout là-bas, j’ai trouvé ma Légende.

Dans un dénuement âpre et farouche, Atar surgit, telle une ville fantôme. Je suis aux portes du désert ; je suis arrivée. Comme des lettres de feu inscrites au fronton de ma vie, je sais que je suis chez moi. De plein fouet, j’aspire les odeurs, les bruits, la chaleur, comme une évidence. Mon corps sait ; mon âme sait. Demain, je m’enfoncerai dans cet espace qui me tend les bras. L’attente du désert m’habite depuis si longtemps. Il est temps de flirter avec les dunes, les immenses plateaux de pierre, les oasis pour parcourir ma vie, pour enfin rencontrer ma vie. Je m’ouvre au désert.
Marcher et se taire pour mieux se connaître, se comprendre.
Marcher entre ciel et sable pour franchir la porte du non-retour.
J’ai marché et je ne me suis plus retournée.
A cet instant, je fus prisonnière de lui. J’allais apprendre à me fondre en lui. J’allais apprendre le désert.
Au fil des jours, la caravane transporte mes rêves et mes attentes. Le vent murmure et m’accueille au sein de sa musique. Je m’éloigne souvent de la caravane pour goûter à la plénitude du silence. Gravissant les dunes, je trouve ma place pour humer ce silence et l’intérioriser. Rien que moi et ces sublimes ondulations s’engloutissant dans l’océan de sable. Le temps s’est arrêté ; le temps est aboli. Tableau désertique et pourtant si riche de mon devenir. Moments uniques d’harmonie et de paix totale.
… Le silence comme un vide intérieur dans la vérité du temps …
Les bivouacs se succèdent sous des cieux inondés d’étoiles filantes, couvercles qui m’emprisonnent dans les nuits calmes et douces. Les feux crépitent … Ils réchauffent ; ils éclairent ; ils dansent ; ils rassurent.
Nous sommes isolés de tout. Les chants des chameliers me bercent alors que je cherche le sommeil. Lorsque le feu s’éteint, je lève les yeux et ne vois qu’une myriade d’étoiles, brillantes, lumineuses qui veillent sur moi.
Le lendemain, le reg succède à l’erg pour une rude journée de marche. Sept heures à progresser au milieu des pierres, sous le soleil qui aveugle.
A midi, assise au milieu de mes amis, autour d’un feu de bois pour la préparation du repas, nous conversons doucement partageant le thé qu’ils m’offrent avec simplicité et plaisir.
Les pique-niques sont autant de moments de repos aux heures chaudes de la journée, où la nature s’endort pour la sieste, où l’ombre des acacias tempère les rayons ardents du soleil, où il fait bon s’alanguir avant de reprendre la marche.

samedi 7 mars 2009

... Au-delà de l'horizon ...


3 000 km de marche dans le désert façonnent l’être. On ne sort pas identique après avoir côtoyé le silence dans sa totale profondeur, pas plus qu’on ne sort indemne d’être confronté, jour après jour, à son moi intime.

Ces jours de marche, pour la plupart en solitaire, avec seulement deux chameliers, m’ont ouvert les portes d’un Essentiel que tout être porte en lui.

Mais avant de parcourir les dunes et les regs, mes pas m’ont emmenée par delà les océans, dans des lagons aux couleurs de rêve, vers des montagnes, où sac à dos, j’ai flirté avec les cimes touchant les cieux, à la rencontre de cultures différentes mais ô combien enrichissantes.

Et le coup de cœur m’a frappée, au milieu du Rien, dans sa totale nudité, avec pour seul horizon un infini aux couleurs de la Vie.

Les pages qui vont suivre sont un condensé de toutes ces heures, où cheminant auprès des chameaux, j’ai vu défiler devant moi les paysages et ma vie.
Elles n’ont aucune prétention si ce n’est raconter la simplicité d’un peuple nomade que j’ai appris à aimer et à respecter.
Je n’ai pas percé tous leurs secrets, et il me faudra marcher, encore et encore, pour en saisir tout le sens. Mais avec beaucoup d’humilité, je pense pouvoir lire dans le regard du nomade sa fierté d’être du désert et son partage avec l’autre.

Je reviens toujours à mon point de départ, Bourg d’Oisans, et mon besoin de partance trouve résonance ici, quand le lien que je tisse au travers des voyages se noue à mon port d’attache.

Alors, si vous le souhaitez, suivez-moi sur la trace des caravanes qui font rêver, vers ces campements perdus au milieu de nulle part, au-delà du Temps, à l’écoute d’une histoire vraie, simple et passionnée.